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Afterwork /Humeur
22.10.2010

De quoi la réforme des retraites est-elle le nom ?

Comme le soulignait déjà Pierre Louys (1) au siècle dernier, L’avenir est à ceux qui savent le prédire. Se réformer, c’est se conformer à l’évolution irrésistible et lente des sociétés en marche vers le but inconnu. A en croire le romancier, réformer revient donc d’abord à accompagner un changement profond de paradigme en posant un acte civilisateur inédit de nature à préparer les échéances futures.

par: Thierry CALVAT

Assurément le débat actuel sur les retraites semble s’inscrire dans cette double contingence qui tient autant à la méthode qu’à l’expression des nouveaux repères dont elle est censée faciliter l’avènement. S’agissant de la méthode, la réforme suppose d’être en mesure de créer une dynamique propre à l’adhésion du plus grand nombre, même si on sait depuis P. Valéry que seuls les sots et les huitres adhèrent (2). C’est dire l’immensité de la tâche. S’agissant de l’expression des nouveaux repères, la réforme revient à indiquer clairement un cap à suivre et le sens de l’ère nouvelle qu’il préfigure.

Plutôt que de contribuer à nourrir la polémique actuelle touchant au premier des deux termes – Coup de force ? Courage ? Pourrissement ?- mieux vaut sans doute investiguer le second pour tenter de mieux comprendre de quoi la réforme des retraites est le nom.

Avant toute chose, il faut nous rappeler que la France – comme l’ensemble des sociétés occidentales – est aujourd’hui confrontée à un phénomène de vieillissement croissant. D’ici 2050, l’espérance de vie devrait se situer entre 85 et 87 ans, tandis que parallèlement, le nombre de centenaires sera lui multiplié par 7 ! A cette échéance, plus du tiers de la population aura plus de 65 ans (contre 21% aujourd’hui)(3). Ces chiffres devraient se traduire par une explosion des pathologies chroniques et avec elle des questions de dépendance.

Cette situation n’est pas seulement d’ampleur, elle est surtout inédite dans toute l’histoire de l’humanité, inédit d’autant plus sensible qu’il traduit une accélération sans précédent des phénomènes à l’œuvre : nous avons ainsi gagné plus d’espérance de vie en 50 ans que durant les 5000 qui les auront précédés !

Dans ce contexte, le seul levier de l’allongement de la durée de vie active apparaît d’ores et déjà comme condamné à terme : la plupart des économistes et statisticiens s’accordent sur le fait qu’il demeure à lui seul structurellement incapable d’absorber les effets conjugués d’un temps de retraite plus conséquent et de la dépendance y afférant (4). Dès lors, conserver une telle logique de « jeu à somme nulle » reviendrait immanquablement soit à diminuer considérablement les compensations accordées par l’Etat (baisse du montant des retraites, de niveau de remboursement et/ou de prise en charge), soit à faire évoluer les arbitrages budgétaires (en faveur de la santé, de la dépendance ou des retraites au détriment de la Défense, de l’Education ou de la Recherche par exemple). C’est dire si l’enjeu du vieillissement programmé dépasse très largement les seuls aspects comptables du problème. De fait, en témoigne le rendez-vous d’étape fixé à l’après - présidentielle, l’actuelle réforme des retraites constitue une mesure transitoire qui n’a évidemment pas pour ambition de dégripper un modèle social à combustion lente : elle est un premier pas vers une réflexion bien plus large.

Elle préfigure un bouleversement radical dont l’aune ne mesure pas seulement au nombre d’années gagnées ou perdues. Ce bouleversement semble reposer sur au moins trois ligne de fracture fondamentales.

Tout d’abord, le supplément progressif d’espérance de vie traduit l’émergence d’une richesse collective qui échappe à toute forme de valorisation comptable. On peut noter au passage que vieillir plus longtemps et dans de meilleures conditions tient du paradoxe au moment même où les ressources naturelles de l’ensemble de la planète n’ont de cesse de se raréfier. Ce temps donné à vivre n’est pas seulement nouveau, il est aussi le fruit d’une mobilisation qui ne doit rien aux individus mais tout à l’organisation collective : meilleure information, développement de la prévention, meilleure alimentation, orientation des politiques de santé publique... Nul ne peut ainsi se prévaloir séparément de ce succès ou de cette performance, puisque chacun est dépendant des actions de l’autre pour y parvenir. A la rhétorique de la propriété de chacun répond ainsi désormais celle du partage par tous. C’est du reste ce même modèle qui fait désormais le succès des nouvelles technologies puisqu’il est désormais donné à chacun de pouvoir jouir d’un bien (une musique, une œuvre…) en ligne, sans en être pour autant le plein possesseur. Au regard de nos modèles dominants construits sur l’effort individuel, il s’agit là d’une première ligne de fracture.

La mortalité plus tardive ensuite n’est pas sans conséquence profonde sur les représentations familiales et des relations intergénérationnelles qu’elles induisent. Ainsi, alors qu’il y a encore quelques années, les familles de 5 générations demeuraient rares (5), on sait que demain elles seront bien plus nombreuses poussant parfois jusqu’à la sixième. En d’autres termes, l’usuelle figure des Grand-Parents, Enfants, Petits-Enfants comme seuls survivants est vouée à disparaître, au profit d’un cercle familial plus large et plus interdépendant. Dans ces conditions, que signifiera sous peu l’idée même de transmission ? Autrefois, transmettre par l’héritage revenait à donner à des générations descendantes de quoi mieux démarrer dans la vie. Cette notion est devenue caduque au moment où les principaux héritiers seront eux-mêmes à la retraite et que leur vie est déjà derrière eux. Sans doute cette nouvelle situation explique –t-elle le débat croissant– jusqu’aux récents travaux de la Commission Attali – sur le relèvement radical des droits de succession ou du plafonnement des retraites. En procurant à l’Etat de l’argent frais, ces solutions pourraient ainsi contribuer à répondre aux besoins de financements futurs. Substituer ainsi une logique d’accumulation tout au long de la vie à une propension croissante de jouissance instantanée constitue une seconde ligne de fracture.

Ces évolutions expliquent enfin l’avènement de responsabilités concentrées sur une génération dite génération pivot. C’est sur elle que pèse en effet l’ombre d’une double peine puisqu’il leur faut accompagner tout à la fois la génération du dessus rendue vulnérable par l’âge, la maladie la dépendance – ce que l’on appelle les aidants – et la génération du dessous – à travers le coup de pouce donné aux enfants et petits enfants. C’est hélas aussi sur cette classe d’âge de 50 à 60 ans que la réforme actuelle vient d’une certaine façon vient s’ « abattre » puisqu’ils en sont les premiers concernés. A l’heure actuelle, rien n’indique qu’ils puissent être à un moment où à un autre soutenu dans ce qui relève souvent de la sphère privée et ne dépend donc à priori en rien de l’Etat. Au regard de l’idéal républicain d’égalité, ce risque d’inéquité fondamentale constitue une troisième ligne de fracture.

Dans ce contexte, et sans préjuger de l’avenir de la réforme actuelle, peut-être est-il temps de changer de logiciel comme le préconise le sociologue Serge Guérin dans son analyse de notre système de santé (6). Il voit ainsi la réforme des retraites comme une occasion de sortir enfin du seul fatalisme démographique, pour débattre plus largement du sens que nous donnons à notre travail comme à notre société.

1. Liberté pour l’amour et pour le mariage, 1900, 2. Propos sur l’intelligence (1925) 3. DREES – 2008 4. Jacques Généreux – la grande régression 2010 5. Enquête sur les familles de 5 générations – Novartis France 2000 6. De l’Etat providence à l’Etat accompagnant 2010


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